• Karine Boileau

Le deuil de ma job de rêve

Mis à jour : 12 juin 2020

Comme beaucoup de gens en ce moment, je capote. Je ne tiens plus vraiment en place et je commence à en avoir plus que ras le pompon de cette situation complètement impensable.

Mais là, dans ma tête ça vient de prendre une autre tournure parce que je commence à avoir vraiment peur. Bien que je sois une personne positive qui focusse constamment sur le bon côté des choses -et qui crois en les grandes lois de l'univers et le fabuleux "everything happens for a reason", en ce moment je suis terrorisée. Ça fait maintenant plus de six ans je me construis une vie de rêves. J'en ai parlé dans tellement d'articles et de textes dans le passé; je vous cassais toujours les oreilles avec mon grand bonheur et mon travail extraordinaire. Ça fait 6 ans que je me pince de voir quel point j'ai été privilégiée et choyée d'être à la bonne place au bon moment. Barcelone, Athènes, Nice, Lisbonne, Orlando, Fort Lauderdale, ça moi c'était mon quotidien. Ma chambre d'hôtel, mon escale, ma date avec moi-même… Ma valise à roulettes, mon horaire non-traditionnel, mes 20 minutes au soleil au Mexique…

On le sait que c'est exigeant le métier d'agent de bord, mais on ne comprend pas le "buzz" qui vient avec que à moins d’avoir marché dans les souliers de l’hôtesse ou d’avoir été son ‘nominated partner’ pendant un moment. Des souliers qui donnent des ampoules et des horaires qui créent des cernes, certes, mais… Le sentiment enivrant qui accompagne l’emploi, c’est juste "out of this world". Déjà l'aviation c'est spécial, c'est impressionnant, mais de faire partie d'une grosse famille de gens un peu marginaux qui ’s’envoient en l’air’ comme gagne-pain... C'est vraiment quelque chose. Ça vient avec tellement de ‘highs', d'opportunités, de rencontres, de sensations...

Pour nous autres, mon amoureux et moi, c’était doublement fou parce qu'on faisait ça ensemble. On se comprenait dans nos réalités et on a vécu des moments extraordinaires dans des endroits où je rêverais encore de mettre les pieds si ce n’était pas de ce timing impeccable.

On s’est rencontré, on s’est aimé et ensemble, on s’est promené. On a butiné, on a échantillonné, on a goûté, on a tripé. Et là, je ne suis juste pas prête pour que ça finisse. Je ne veux pas faire mon farewell à cette vie de rêves, remplis de cadeaux inestimables, tant en termes de temps, qu’en expériences, en avantages de toutes sortes et en salaire.

Je viens d'avoir 30 ans en avril alors que j’étais déjà ‘mise à pied’. Je viens de tourner la page sur une décennie, mais je ne pensais vraiment pas que ça allait impliquer tourner la page sur mon occupation, sur mon travail d'amour, sur ma vingtaine flamboyante que je chérissais (et chéris toujours).

J'ai le coeur en petites miettes. Des miettes de peur, des miettes anxieuses, stressées... Il y a un peu trop de turbulences pour en moi ce moment et j'ai juste besoin qu'on atterrisse à bon port, là où on était sensé aller. Je veux mon quotidien, ma vie à moi, mon petit bout de bonheur.

Je veux enfiler mon uniforme et empoigner ma valise à roulettes. Je veux me sentir vidée et à moitié zombie d’avoir opéré un red-eye transatlantique. Je veux me mettre du rouge à lèvres vif et éclatant et sourire de toutes mes dents en parlant dans mon micro d'interphone. Je veux continuer à me sentir à la maison à 37000 pieds d’altitude, et je veux continuer de vous accompagner dans vos vacances et dans vos voyages. Être agente de bord c’est de partager l'excitation des passagers. C’est de vous donner des conseils et de vous recommander des bons restos ici et là parce que ça fait ‘legit’ 54 fois que vous visitez cette ville (!!!). C’est de faire l’épicerie dans des supermarchés européens et de magasiner dans les Duty Free. C’est de connaître les commis dans les dépanneurs en face des hôtels et de dire « hey good to see you again! » à des visages familiers qui habitent à Rome, à Las Vegas ou à Lima.

Cette pandémie a des répercussions inimaginables sur la vie de tous et chacun dans tellement d'aspects, c'est impossible d'en calculer l'ampleur.

Et moi dans mon p'tit patelin, « tout ce que je demande » (et je sais que ça reste énorme!), mais c'est que mes avions s'envolent à nouveau. C'est de vous souhaiter la bienvenue à bord et de vous servir un bon verre de vin alors que vous vous apprêtez à décoller pour un endroit qui vous fait rêver depuis des lunes. C’est de voir vos coups de soleil quand vous revenez de Cayo Coco. C’est de vous répondre qu’il y a 282 sièges dans cet appareil et 136 dans l’autre. C’est de vous expliquer au meilleur de mes connaissances comment fonctionne notre système de divertissement à bord et de sourire quand vous demandez du sucre suite à votre requête de café ‘noir’. Vous me manquez mes passagers chéris. J’ai tellement hâte de déambuler dans l’allée et de sentir que tout rentre dans l’ordre. Et j’espère, j’espère du plus profond de mon coeur, que je n’aurai pas à tourner la page.

Je pensais que j’avais toujours aimé l'inconnu, mais celui auquel on est exposé de nos jours me donne le vertige. Attachez vos ceintures; je ne sais pas quand est-ce qu’on va atterrir, mais j’espère que c’est dans un futur proche où je serai parmi vous, fière et profondément heureuse de vous accompagner dans vos aventures autour du globe.🌍🙏

KB.

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